Emission: Faciale: Notice: Yvert: Cérès: Dallay: Scott: SG: Michel:
03/03/1997
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Amiral Yves Joseph de Kerguelen Trémarec (1734-1797)

Yves Joseph de Kerguelen Trémarec est né le 13 février 1734 dans le manoir familial de Trémarec près de Quimper. Il perdit très tôt ses parents : sa mère, Constance Rose Morice de Beaubois en 1746 et son père, Guillaume-Marie de Kerguelen, officier des milices garde-côtes, décédé en 1750. A 16 ans, il se retrouve en charge de ses trois sœurs cadettes

Après des études au collège des jésuites de Quimper, il est admis en juillet 1750 à la Compagnie des Gardes de la Marine de Brest où l'on formait les futurs officiers du grand corps des vaisseaux recruté uniquement dans la noblesse.

Après avoir subi avec succès ses examens, il embarque successivement sur les vaisseaux le «PROTHE », le «TIGRE», puis sur la frégate «L' HEROINE ». A l'issue de ces embarquements qui complètent sa formation, il est nommé enseigne de vaisseau et embarque sur la frégate «L' EMERAUDE». Affecté ensuite au service du port de Brest, il reçoit le brevet de lieutenant d'artillerie et en 1757 rejoint Dunkerque pour commander une compagnie franche d'infanterie de vaisseaux. C'est dans cette garnison qu'il fait la connaissance d'une famille flamande, les de Bonte dont il épouse une des filles, Marie-Laurence.
Revenu à Brest, Kerguelen décide d'armer en course contre l'Angleterre, grâce aux moyens financiers de sa belle famille et aux relations influentes de sa sœur Catherine qui a épousé un magistrat parisien. A 27 ans, il prend le commandement du vaisseau «LE SAGE» de 56 canons en janvier 1761. Etant seulement enseigne de vaisseau, il recrute son état-major parmi les officiers de Commerce. Cette initiative est certainement à l'origine du ressentiment d'une partie du corps des officiers de la Marine royale qui le suivra tout au long de sa carrière. La campagne du «SAGE», de mars à juillet 1761, ne sera guère couronnée de succès, mais lui permettra de se perfectionner et de se livrer à l'une de ses passions : l'hydrographie.

A son retour, il va rester à terre jusqu'à fin 1767. Sa seconde fille naît en 1763. Il met à profit ces années qu'il passe à Trémarec ou en son hôtel particulier de Quimper pour écrire de nombreux mémoires et rapports au ministre de la Marine, mais également pour se faire des relations avec de hauts personnages qu'il rencontre dans sa belle famille et chez sa sœur à Paris, Madame Poillot de Marolles.

En 1767, Kerguelen peut de nouveau naviguer. Il embarque sur la frégate «LA FOLLE» puis sur la corvette «L'HIRONDELLE»; il est chargé par le gouvernement royal de surveiller les bateaux de pêche français sur les côtes d'Islande alors domaine réservé aux Danois. Durant cette période, deux fils viennent agrandir la famille, Charles-Yves en 1767 et Yves-Bernard en 1768. En 1769, il entre à l'Académie de Marine.

C'est à cette époque que naît en lui le projet de se lancer à la découverte du fameux continent austral. Le moment et les circonstances s’y prêtent. Les nations maritimes encouragent les expéditions de découverte dans le sud de l'Océan Indien. Le pouvoir royal, sur fond de rivalités maritimes et coloniales avec les Anglais, y voit un intérêt majeur tant sur les plans politique et économique que d'un point de vue scientifique. Le malouin Lozier-Bouvet s'est lancé le premier et a découvert le cap de la Circoncision le 1' janvier 1739. Marion Dufresne et Kerguelen vont à leur tour s'engager dans l'exploration des mers du sud. Mais ils vont trouver sur leur route l'anglais James Cook, un remarquable navigateur, bien organisé et disposant de moyens importants qui s'est lui aussi lancé dans l'aventure en 1768.
Kerguelen propose ses services au roi et au ministre de la Marine dès 1770 par l'intermédiaire de plusieurs personnalités qui l'appuient dans ses démarches, parmi lesquelles Buffon, le duc d'Aiguillon, le duc de Crôy et le prince de Soubise. Le ministre de la Marine, le duc de Praslin, est très intéressé par le projet de Kerguelen. Mais ce sont ses successeurs, l'abbé Terray puis le duc de Boynes qui vont se charger de le mettre à exécution.
Le 25 mars 1771, le lieutenant de vaisseau Kerguelen reçoit le mémoire d'instructions du roi lui détaillant sa mission et le principal objectif de celle-ci : la recherche d'un conti­nent austral au sud des îles St-Paul et Amsterdam que le sieur de Gonneville aurait abordé en 1504 (en réalité, nous savons qu'il a certainement touché les côtes du Brésil).
Kerguelen supervise lui-même à Lorient l'armement du vaisseau «LE BERRYER» que le roi met à sa disposition pour son expédition. II appareille de Lorient le Zef mai 1771 pour l'île de France (actuelle île Maurice) qu'il atteint le 20 août. Là, il lui faut changer son navire - trop lent à la manoeuvre - pour une flûte de 24 canons et 200 hommes, «LA FORTUNE». Il est accompagné par une corvette de 16 canons et 100 hommes, commandée par le lieutenant de vaisseau de Saint Allouarn, qui porte le nom singulier de «GROS VENTRE» Il trouve, dans la colonie, une aide et un appui sans faille pour l'armement de ses navires auprès du gouverneur de l'île le chevalier des Roches, Capitaine de vaisseau et de l'intendant Pierre Poivre, le célèbre naturaliste. Le 16 janvier 1772, Kerguelen appareille de l'île de France pour sa mission d'exploration vers le sud.
Le 12 février 1772 au matin, Kerguelen aperçoit enfin la terre qui va porter son nom. C'est une côte ingrate, rébarbative et désolée qui apparaît aux yeux du breton et qu'il baptise France Australe. Les deux bâtiments cherchent une baie pour débarquer, mais une brume épaisse et la tempête font que les deux vaisseaux se perdent de vue. Le 13 février à 16 heures, le second de Saint Allouarn, l'enseigne de vaisseau de Boisguehenneuc, réussit à débarquer sur le rivage et à planter un espar dans l'actuelle baie du Gros Ventre, au sud de la péninsule Rallier du Baty. II fait arborer le pavillon et prend possession au nom du roi de France en faisant crier trois fois « Vive le Roi » et tirer trois décharges de mousqueterie. Il dépose sous un cairn une bouteille contenant le texte de la prise de possession.
Kerguelen, croisant au large, ne peut débarquer en raison de la tempête toujours aussi forte et de la visibilité très limitée. N'ayant plus le contact avec le «GROS VENTRE» et le temps ne s'arrangeant pas, il se voit contraint, le 16 février 1772, de fuir la terre qu'il vient de découvrir. Il fait retour sur l'île de France qu’il atteint le 16 mars 1772. Il regagne Brest le 16 juillet de la même année, sans nouvelle du « GROS VENTRE ».

A son retour, maladroitement et grisé par sa découverte, Kerguelen fait un rapport pour le moins idyllique et utopique des terres découvertes lors de son expédition. Louis XV le reçoit à la cour de Compiègne, le fait chevalier de Saint-Louis avec le grade de capitaine de vaisseau et le charge de repartir à la recherche du «GROS VENTRE» et de parachever ses découvertes. Cette promotion au grade de Capitaine de vaisseau, sans passer par le grade intermédiaire de Capitaine de frégate, va amplifier les jalousies et faire naître à son encontre des rumeurs malveillantes et de fausses accusations.

En fait, le «GROS VENTRE» est arrivé à l'île de France le 5 septembre 1772 avec un équipage très malade et après avoir été jusqu'à Timor près de côtes de l'Australie. De Saint Allouarn décède peu après le débarquement, mais Kerguelen ignore encore ce drame.

Après bien des péripéties d'armement, deux frégates, le «ROLAND» et «L 'OISEAU», sous le commandement de Kerguelen, quittent Brest le 26 mars 1773, quelques jours avant le retour de de Rosily, son second sur le «GROS VENTRE». A bord, trois passagères, femme et filles de fonctionnaires en place à Port-Louis, lui ont été confiées. Une certaine Marie-Louise Seguin, connue à Recouvrance sous le sobriquet de «la Louison», monte également à bord, mais son nom ne fut ajouté qu'après coup sur le rôle d'embarquement.

Le 29 août 1773, les deux navires atteignent l'île de France après une escale au Cap rendue nécessaire par une brusque épidémie de scorbut à bord du «ROLAND». C'est à cette escale que Kerguelen apprend avec soulagement que le «GROS VENTRE» est rentré en France et la nouvelle du décès de Saint Allouarn l'affecte profondément. II regrette également de n'avoir pu rencontrer de Rosily qui se trouvait à bord avant que celui-ci ne fasse son propre rapport au ministre.

Sur place, à Port-Louis, il arme un troisième navire pour son expédition. Mais l'accueil réservé sera bien différent de celui de la première expédition. Le gouverneur des Roches et l'intendant Poivre ne sont plus là. Ils ont été remplacés par Mr de Ternay, gouverneur et par l'intendant Maillard du Mesle qui vont l'accueillir avec hostilité et feront tout pour entraver sa mission. Les calomnies et les libelles ont précédé son arrivée. Que ce soit pour les réparations des navires qui en ont bien besoin, ou le recomplètement des équipages et des vivres, Kerguelen doit payer à des prix prohibitifs des prestations de très mauvaise qualité.
Tant bien que mal début octobre, trois navires se trouvent armés et prêts à prendre le large :
- le «ROLAND» avec Kerguelen et comme second le lieutenant de vaisseau de Ligniville,
- «L'OISEAU» avec comme commandant Saulx de Rosnevet et son second l'enseigne de vaisseau de Rochegude,
- et enfin la «DAUPHINE» sous le commandement du lieutenant de vaisseau de Ferron et avec comme second l'enseigne de vaisseau de Tromelin.

L' expédition quitte l'île de France le 17 octobre 1773. Le 19, elle est à l'île Bourbon (actuelle île de la Réunion) et le 29 octobre, Kerguelen part pour sa terre qu'il aborde cette fois-ci par le nord-ouest. L expédition arrive en vue des côtes le 14 décembre 1773.

Ils ne peuvent débarquer en raison d'une mer démontée et de la brume épaisse. le 26 décembre, le contact est perdu avec «L' OISEAU»; Kerguelen ne le retrouve que le 8 janvier 1774 et apprend par de Rosnevet que le 6, il a pu mettre un canot à la mer et que l'enseigne de vaisseau de Rochegude, après avoir trouvé un bon mouillage, a pris possession régulièrement de ces terres. Ce second débarquement a lieu au nord de l'archipel, au fond de la baie de l'Oiseau, actuellement Port Christmas. Cook, lors de son passage en décembre 1776, retrouvera le cairn et la bouteille contenant l'acte de prise de possession. Déjà, lors de son précédent voyage, il avait constaté l'insularité des terres découvertes par Kerguelen, prouvant ainsi qu'il ne s'agissait pas du continent austral.

Le 18 janvier 1774, n'ayant pu débarquer et surtout n'ayant plus l'espoir de le faire, en raison de la tempête, de l'état de santé de son équipage et de la situation critique des vivres, Kerguelen se décide à écourter son expédition. II fait voile au plus vite sur Madagascar qu'il atteint le 18 février 1774. Puis, après une escale au Cap, du 6 mai au 26 juin, la division mouille à Brest le 7 septembre 1774 au soir, dix sept mois après son départ.

Ce n'est plus le glorieux retour et la réception à Compiègne du précédent voyage, d'autant plus que Louis XV est mort le 10 mai 1774. A l'échec de l'expédition s'ajoutent de nombreuses intrigues dans les équipages à propos de la présence à bord de Louise Seguin et une véritable cabale de certains officiers et scientifiques de l'expédition contre Kerguelen.

L' Amirauté diligente une enquête parmi les officiers et membres d'équipage des trois navires. Accusé de ne pas avoir rempli la mission qui lui avait été confiée, d'avoir fait de la pacotille et d'avoir embarqué une passagère clandestine, le capitaine de vaisseau Yves-Joseph de Kerguelen Trémarec est traduit en conseil de guerre, privé de son grade et condamné à 5 ans de réclusion. Incarcéré au château de Saumur, il n'en est relaxé que le 25 août 1778, ayant accompli plus de trois ans de détention.

Après une course en mer du Nord en 1779, il arme à ses frais le « LIBER NAVIGATOR» pour repartir en exploration. Mais le 23 juillet 1781, il est pris par un corsaire anglais et emprisonné en Irlande. Libéré très vite, il rentre en France fin 1781.

Dans les années qui suivent, il reste à terre, se livrant à une autre de ses passions l'écriture. Il publie sa « Relation de deux voyages dans les mers australes et des Indes» en 1783 chez Knapen et fils (bien que datée de 1782). Mais le 23 mai 1783, elle est interdite et mise au pilon. Quelques rares exemplaires furent néanmoins épargnés et peuvent être consultés dans certaines bibliothèques. Cette mesure le fit passer aux yeux de plusieurs esprits éclairés comme une victime de l'arbitraire royal et du despotisme. En 1789, quand la révolution éclate, il voyage en Angleterre. Noble dans l'âme, il accueille pourtant favorablement les idées nouvelles tout en réprouvant les excès révolutionnaires.

Après avoir obtenu sa réintégration dans la Marine, il prend le commandement de «L'AUGUSTE» et d'une division de trois vaisseaux le 6 avril 1793. En mai de la même année, il est nommé contre-amiral. Fin 1793, il est destitué et incarcéré au château de Brest pendant la Terreur à la suite d'une révolte des équipages à Quiberon. Le 3 mars 1795, après Thermidor, il est libéré et réintégré dans son grade et ses fonctions.

Le 4 avril 1796, il est mis à la retraite et un an plus tard le 3 mars 1797, il décède à Paris. Ses obsèques eurent lieu dans une indifférence totale puisque à peine une dizaine de personnes accompagnèrent son cercueil au Père Lachaise.

Ainsi disparaissait le talentueux marin au caractère sombre, mais sensible qui donna son nom à une terre perdue qu'il découvrit dans le sud de l'Océan Indien. II la retrouva deux ans plus tard dans des conditions encore plus difficiles mais curieusement il n'en foula jamais le sol.

A l'évidence, la malchance l'accompagna dans sa carrière. La jalousie et les intrigues de ses pairs furent également pour beaucoup dans ses mésaventures qu'un manque d'autorité de sa part ne permit pas de maîtriser et de dominer. Pourtant, il fut un remarquable navigateur ; ses compétences techniques, son audace et son génie de la navigation ne peuvent être mis en doute tout comme ses connaissances et sa curiosité scientifiques. La plus grande gloire de ce marin exceptionnel est d'avoir donné à son pays un territoire dont l'importance stratégique s'est estompée, mais dont l'intérêt scientifique reste de nos jours incontestable.

Pierre COUESNON
Historien des TAAF

(Notice n°230 reproduite avec l'aimable autorisaton de l'administration postale)

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