Ornithologie: Suivi démographique:
Terre Adélie, manchots empereurs et graphique
Depuis le début des années 60, chaque année des ornithologues se succèdent sur les districts des Terres Australes et Antarctiques Françaises. Des grands albatros bagués à Crozet en 1960 ou des pétrels des neiges bagués en 1963 en Terre Adélie sont encore vivants aujourd'hui, âgés de près de 50 ans : ils ont vu vraisemblablement défiler devant leur nid une bonne quarantaine d'ornithologues. Le baguage d'oiseaux dans les Terres Australes n'a pas pour but d'établir des records de longévité chez les oiseaux ou de seulement s'intéresser aux migrations comme c'est le cas pour la plupart des programmes de baguage.
Les populations d'oiseaux et de mammifères marins sont suivies à travers un réseau de sites antarctiques et sub-antarctiques par plu-sieurs autres pays, en particulier USA, Grande Bretagne, Afrique du Sud et Australie. Ce travail de suivi à long terme des populations s'inscrit dans le cadre des programmes internationaux centralisés par le SCAR (Scientific Commitee for Antarctic Research) et par la CCAMLR (Convention for the Conservation of Antarctic Marine Living Resources). C'est toutefois dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises que sont réalisés les suivis les plus longs (plus de 30 ans pour certaines espèces) et les plus détaillés grâce au soutien continu de la Mission de Recherche des TAAF et aujourd'hui de l'IFRTP (Institut Français pour la Recherche et la Technologie Polaire). En 2000 le suivi à long terme des populations concerne 27 espèces d'oiseaux et de mammifères marins : les populations sont dénombrées et grâce au baguage et aux recaptures successives des individus dans des colonies d'études, on peut estimer chaque année la survie des individus, le taux de recrutement dans la population, le succès reproducteur, la qualité des descendants produits, ou l'âge de maturité sexuelle. Ce type d'étude n'est possible que parce que les oiseaux des terres australes ne sont pas farouches et peuvent être bagués et contrôlés sans effet sur leur comportement. Les informations sont actuellement centralisées au laboratoire du CNRS de Chizé dans une banque de données qui regroupe les informations sur ces 27 espèces et plus de 120.000 individus marqués. On dispose par exemple d'informations sur l'évolution de la population de manchots empereurs de Terre Adélie depuis 1952, ou de celle des grands albatros de l'île de la Possession (Crozet) depuis 1960, ainsi que des paramètres démographiques qui permettent de comprendre les causes des changements observés.
Cette base de données a et aura, de plus en plus dans l'avenir, une valeur considérable pour la compréhension des changements qui s'opèrent dans l'environnement marin et de leurs conséquences sur les populations de prédateurs supérieurs comme les oiseaux et les mammifères marins. En effet le suivi effectué constitue en quelque sorte une mémoire des changements passés et présents affectant le secteur indien de l'Océan Austral et il est ainsi possible de déterminer les causes des changements affectant les populations de prédateurs marins. Les études à long terme menées sur les oiseaux ont permis par exemple de montrer que des perturbations atmosphériques et océanographiques majeures comme le phénomène ENSO (El Nino Southern Oscillation) peuvent se propager dans tout l'Océan Austral et modifier considérablement les chaînes trophiques, en affectant notamment les performances reproductrices des prédateurs supérieurs. Elles ont également été les premières à démontrer que toutes les populations d'albatros de l'Océan Indien étaient en net déclin au cours des années 70 et 80 en raison d'une augmentation de la mortalité des adultes qui était due à des pêcheries japonaises opérant au nord des îles australes. Ces études ont ainsi permis la mise en place de mesures conservatoires dans la zone de la CCAMLR et ont abouti par exemple à la fermeture de la zone économique australienne à cette pêcherie. Enfin la banque de données démographiques constitue une source d'information sans égale pour des études plus fondamentales en écologie évolutive.
Henri WEIMERSKIRCH
Centre d'Etudes Biologiques de Chizé - CNRS
(Notice n°268 reproduite avec l'aimable autorisaton de l'administration postale)