Triptyque: Centenaire du départ de Charcot sur le navire le "Français": Le "Français" au port (Vente anticipée le 01/02/03 et le 02/02/03 à l'Institut Océanographique de Paris)
" Dans le Sud, nous sommes sûrs de réussir, de très bien réussir car il y a eu très peu d'explorations et il suffit pour ainsi dire d'y aller pour trouver du nouveau et faire une grande et belle ceuvre. " ainsi s'exprime Jean-Baptiste Charcot au printemps 1903 en abandonnant l'idée d'une expédition arctique dans les parages de la Nouvelle-Zemble avec un navire alors en construction à St-Malo et devant s'appeler " Pourquoi-Pas ? "
L'idée d'aller dans le Sud trouve sa raison dans le retard de la construction du navire aux chantiers " Gautier ", compromettant ainsi une campagne fructueuse en mer de Barents durant le court été boréal 1903. Mais c'est aussi le souhait de Charcot d'associer la France aux diverses missions de secours partant à la recherche de l'expédition suédoise dirigée par Otto Nordenskjôld en mer de Weddell, dont le monde scientifique est sans nouvelles, qui le décide à convertir sa campagne arctique en expédition antarctique. Avant son lancement à St-Malo le 27 juin 1903, le navire change de nom pour être baptisé " Français " afin non seulement de remercier tous les Français qui ont suivi l'initiative du journal Le Matin en répondant à la souscription nationale qui rapporte le tiers du budget total de l'expédition, mais encore pour exprimer l'intention patriotique qui anime son jeune commandant. Trois-mâts de 32 m de long gréé en goélette avec hunier fixe et volant, le navire est entièrement en chêne, sauf le bordé dans les petits fonds en orme, et le pont en pitchpin. Le " Français " est renforcé, au niveau de la flottaison, par de solides barrots transversaux, pour pouvoir résister aux chocs et aux pressions de la glace. L'étrave, arrondie pour pou-voir monter sur la glace, est renforcée d'une armature de bronze et de ferrures en V. La machine auxiliaire de 125 chevaux est achetée d'occasion et la vapeur est fournie par deux chaudières multitubulaires neuves.
Chaque membre de l'état-major a sa cabine, très petite, où le lavabo joue le rôle de table à écrire. Le poste d'équipage est agrandi en cours de route pour devenir plus spacieux. Un laboratoire est installé sur le pont.
Etat-major (au départ du Havre) : J.-B. Charcot (chef de l'expédition, commandant le " Français ", médecin de l'expédition, chargé de la bactériologie), A. de Gerlache (explorateur belge), J. Bonnier et C. Pérez (naturalistes), A. Matha (lieutenant de vaisseau, second de l'expédition, chargé de l'hydrographie, de l'étude des marées, de la gravitation terrestre et des observations astronomiques), P. Pléneau (ingénieur chargé de la photographie et de la surveillance des appareils), J. Rey (enseigne de vaisseau, chargé de la météorologie, du magnétisme terrestre et de l'électricité atmosphérique).
Equipage : E. Cholet (patron), E. Goudier (chef mécanicien), J. Jabet (maître d'équipage), A. Besnard (matelot), P. Dayné (guide des Alpes), F. Guéguen (chauffeur), J. Guéguen (matelot), F. Hervéou (matelot), F. Libois (charpentier et chauffeur), E Maignan (matelot tué au départ du Havre), R. Paumelle (maître d'hôtel), L. Poste (second mécanicien), R. Rallier du Baty (matelot, élève de la Marine marchande), F. Rolland (matelot), M. Rozo (cuisinier).
Charcot, en patriote désintéressé, part avec confiance et ténacité malgré les difficultés et l'indifférence qu'il a rencontrées, et les timides soutiens officiels qu'il a obtenus.
Au départ du Havre le 15 août 1903, l'approvisionnement du navire se compose de 60 tonnes de vivres et matériels de soute, 110 tonnes de charbon et 2 tonnes de pétrole. Alors que le " Français " est remorqué pour sortir du port, le maître d'équipage Jabet ordonne à Maignan et à Rallier du Baty d'aller larguer les focs. Maignan passe sur le côté tribord et Rallier du Baty à bâbord. Le premier est tué net par une énorme pièce de bois, lorsque dans un coup violent de tangage, la remorque vient arracher son point d'ancrage. Pavillon en berne, le navire fait demi-tour. Une semaine plus tard, c'est le départ du Havre pour Brest puis le 31 août, un remorqueur lâche le " Français " au large, à la tombée de la nuit. Le 2 septembre, une escale de quelques heures à La Corogne (Espagne) permet de débarquer M. Turgan, constructeur français bien connu qui avait accepté de surveiller les premières heures de fonctionnement de la machine auxiliaire. Le 10 septembre, le " Français " mouille à Funchal (Madère) et le 14, il est rejoint par le " Frithiof ", baleinier armé parle gouvernement suédois pour rechercher l'explorateur Nordenskjôld.
De nombreuses avaries à la machine, à sa turbine notamment, perturbent la traversée et inquiètent l'équipage. Le 26 septembre, l'expédition relâche en rade de St-Vincent (Cap Vert) ; le bateau citerne apporte de l'eau pendant que les marchands d'oranges prennent le navire d'assaut. Rallier du Baty nous précise : " Quand je suis à la barre, je remarque souvent Pérez, Bonnier et Gerlache conversant à voix basse, mais avec animation. Verrons-nous des lâcheurs ?
Le 10 octobre, c'est le passage de la Ligne et le 13, Charcot, d'une voix empreinte de colère et d'ironie, déclare : " Oui, il y a trois de ces messieurs qui nous lâchent ; voilà long-temps que quelque chose se tramait, enfin cela vient d'éclater." L'expédition relâche à Pernambouc (Brésil) le 19 octobre pour débarquer Gerlache, Bonnier et Pérez. Les Brésiliens exonèrent Charcot de la taxe portuaire car ils n'oublient pas que son père, le professeur Jean-Martin Charcot, a été jadis le médecin de leur empereur. La navigation pour rejoindre Buenos Aires (Argentine) est rallongée par le mauvais temps et des vents contraires. Le " Français " remorqué depuis la rade de Montevideo suite à la rupture de l'arbre de couche, s'amarre le 16 novembre, à couple d'un navire argentin, dans le dock n°4 de Buenos Aires. Mais, début décembre, l'événement majeur est l'arrivée à Buenos Aires de l'expédition d'Otto Nordenskjôld récupérée par la canonnière argentine " Uruguay "
Le 8 décembre, les deux naturalistes remplaçant arrivent de France ; il s'agit de E. Gourdon, licencié ès sciences, chargé de la géologie et de la glaciologie, et de J. Turquet, licencié ès sciences, chargé de la zoologie et de la botanique.
Après les préparatifs de départ, le recensement et le rangement des vivres, l'expédition quitte Buenos Aires le 23 décembre pour l'île des Etats afin d'embarquer les 5 chiens groenlandais laissés par Nordenskjôld. Puis, c'est la dernière escale dans le monde civilisé, dans la rade d'Ushuaia (Argentine) où le " Français " mouille dans la nuit du 11 au 12 janvier 1904. Du charbon, une maison démontable pour l'hivernage, des vivres frais sont embarqués avant d'appareiller le 26 janvier pour la baie Orange puis le 27 pour l'Antarctique enfin. L'expédition, dont le but essentiellement scientifique doit poursuivre les travaux de l'expédition de la " Belgica " (1897-1899, la première à hiverner en Antarctique) dirigée par A. de Gerlache, aperçoit le 1 er février 1904 ses premiers icebergs tabulaires au large de l'île Smith. Le lendemain déjà, une navigation en eau libre de glace permet de repérer et baptiser plusieurs îles. Dès le 7 février, le " Français " entre dans le pack et pour la première fois, Charcot monte au nid de pie pour diriger la navigation en cherchant les chenaux libres. Puis c'est un arrêt forcé dans la baie des Flandres pour réparer le machine dont le condenseur ne fonctionne plus.
Manchots, cormorans et phoques font le ravissement des membres de l'expédition qui se passionnent pour les minutes de latitude gagnées chaque jour vers le Sud le long de la côte Ouest de la Terre de Graham. Bien plus, ils font preuve d'un courage remarquable et d'un grand dévouement lors du mauvais temps rencontré par le " Français " en route pour Port-Charcot, son lieu d'hivernage au Nord-Est de l'île Wandel (Booth) par 65°04' de latitude Sud.
Le 4 mars 1904, les préparatifs de l'hivernage débutent par l'amarrage du " Français " avec des chaînes et des ancres. Charcot fait établir un barrage au moyen d'une chaîne d'ancre afin de parer au caractère peu abrité de ce mouillage et retenir ainsi les gros blocs de glace qui pourraient venir endommager le navire. Avec sérénité, détermination et entrain, les membres de l'expédition, véritables pionniers en ce début du 20e siècle, commencent à s'organiser pour ce premier hivernage français en Antarctique.
Serge Kahn
Secrétaire général
de l'Amicale des Anciens
du " Pourquoi-Pas ? "
et leurs Amis
(Notice n°310 reproduite avec l'aimable autorisaton de l'administration postale) |