l'Ile de la Baleine
District concerné: Ker
Cet îlot ne vient que très récemment de se voir attribuer un toponyme.
En effet, son profil est tel qu'on ne peut s'empêcher, à sa vue sous un certain angle, de s'écrier : " voici la baleine ". Il est situé dans le golfe du Morbihan (district de Kerguelen), dans le nord-ouest, assez près de l'île Longue, au fond du bras Jules Laboureur. Il mesure 120 m de long, et une cinquantaine de mètres de large. Son altitude est médiocre.
Géologiquement, ce doit être une roche moutonnée, un dépôt erratique laissé par les dernières glaciations, comme d'ailleurs la plupart des nombreux îles et îlots du golfe du Morbihan.
Sans aucune présence d'animaux introduits (lapins, chat, ou rats), l'île n'est peuplée que d'oiseaux endémiques (cormorans et pétrels), avec la visite occasionnelle de gorfous et de papous. La flore y est riche et luxuriante, et regroupe la quasi totalité des espèces locales.
Si le nom de Baleine s'impose à la vue de son profil si évocateur, c'est...parce qu'on ne rencontre plus jamais de baleines aux Kerguelen. Depuis la découverte de ces îles par Kerguelen et par Cook, à la fin du 18ème siècle, jusqu'à la première partie du 20ème siècle avant la guerre de 14-18, cet archipel a été sans doute l'un des terrains de chasse à la baleine les plus importants du monde. Ce furent surtout les Américains de la côte est des Etats-Unis, de l'île de Nantucket notamment, qui vinrent de plus en plus nombreux chasser aux Kerguelen. Pendant deux ou trois ans, ils s'installaient sur un rivage le mieux abrité possible, sur lequel ils installaient les gros chaudrons à faire fondre la graisse, pendant que les petites barques de chasse partaient en mer. Les méthodes ont un peu changé avec le temps, mais le principe était toujours le même de rapporter en Amérique la graisse fondue et solidifiée mise en tonneaux.
Les premiers emplacements de chasse furent sur la côte nord-est, dans le golfe des Baleiniers. Puis, ils se déplacèrent et vinrent dans le fond du golfe du Morbihan, plus abrité.
Cette vie très dangereuse, dure, et plus que spartiate, nous est bien connue par les journaux de bord subsistant dans les archives américaines et les nombreux récits laissés par les baleiniers, ainsi que par les membres d'expéditions scientifiques de passage aux Kerguelen. De plus, la Mission archéologique du Territoire s'emploie à mettre à jour les reliques rares de cette époque, comme les gros chaudrons. Enfin, on doit aux baleiniers beaucoup de toponymes anciens de l'archipel, des noms de mouillages pour leurs bateaux, des rappels d'évènements, des noms descriptifs très colorés, toujours en anglais bien sûr mais que la commission de toponymie s'est efforcée de traduire en français.
Tout changea au début du 20ème siècle, quand on n'eut plus un tel besoin de la graisse pour fabriquer des chandelles, et surtout quand fut inventé le canon-harpon qui ne laissait guère de chance aux baleines poursuivies. Celles-ci furent pratiquement décimées.
En 1908, les Norvégiens, eux aussi grands chasseurs de baleines, implantèrent une usine avec de grandes chaudières pour faire fondre la graisse, sur un rivage du fond du golfe du Morbihan. Cette usine fut nommée par eux Port-Jeanne-d'Arc, en geste d'amitié envers la France. Mais elle devint très vite obsolète. En effet, dans les mêmes années, d'une part se sont développés les navires-usines, qui rendaient inutile l'existence d'une usine à terre ; et, d'autre part, les baleines s'étaient retirées très loin dans le sud, inaccessibles depuis les Kerguelen. Après l'interruption forcée de la guerre de 14-18, l'usine de Port-Jeanne-d'Arc ne reprit jamais complètement son activité, et les Norvégiens partirent.
Il reste, au fond de la baie du Morbihan, les ruines impressionnantes de cette usine, entourée de nombreux bâtiments au caractère bien norvégien. Quelques tombes et une croix dominent le lieu. C'est un des endroits des Kerguelen où l'abandon et la solitude impressionnent tous les visiteurs, et où l'on est pris par la nostalgie de ce qui ne reviendra jamais plus. Et c'est près de là qu'on peut apercevoir l'île de la Baleine : l'esprit est alors si plein de cette époque des baleiniers, que le toponyme s'impose tout de suite, on croit vraiment apercevoir...une baleine !
Gracie DELÉPINE
Conservateur en chef honoraire à la Bibliothèque Nationale de France
(Notice n°355 reproduite avec l'aimable autorisaton de l'administration postale)