100ème anniversaire de la construction de Port Jeanne d'Arc 1908-2008
District concerné: Ker
Port-Jeanne d'Arc (PJDA) :
une centenaire dans le vent de son histoire !
(*) Verden can gott synke i gruss, Bekymringerne bliv tatt av vinden!
(*) "Le monde peut bien s'écrouler,
Les soucis sont emportés par le vent !" (aphorisme norvégien).
Les célébrations des dates anniversaires invitent autant à plonger dans le passé qu'à s'interroger sur l'avenir de ceux que l'on fête. Il en est de même pour les monuments, et cette attitude est proprement patrimoniale puisqu'elle se refuse "à faire du passé table rase" et fait de l'avenir le moteur de son action présente. En somme, une transmission de l'héritage.
Une naissance "programmée"
Aussitôt signés les accords avec les frères Bossière (1), l'Aktiselskab Kerguelen (Société par actions Kerguelen) dévoilait ainsi son plan : " Le plan en cours de réalisation de la Société est de monter une expédition de 2 bateaux baleiniers modernes et d'un navire cargo. Nous souhaitons créer une station permanente dans un des ports de Kerguelen. Cette station sera pensée pour permettre l'exploitation de la totalité de la ressource puisqu'elle sera également dotée d'une usine de "guano" (engrais), de farines animales et d'aliments pour animaux. L'usine sera préfabriquée en Norvège ; elle sera chargée à bord d'un navire ravitailleur afin d'être conduite à sa destination finale. Le navire ravitailleur sera également utilisé pour le transport de charbon et des vivres du Cap et du Natal, l'huile et les autres produits dérivés constituant le fret de retour. La compagnie considère que la plus grande partie de la production d'huile soit envoyée en Europe, alors que les engrais seront vendus en Afrique du Sud " (Norsk Fiskerititende, Juin 1908).
Le choix du lieu de construction répondait presque parfaitement aux impératifs que l'on assignait alors aux bons endroits d'implantation. Dans son livre "Whaling in the Antarctic", A.G. Bennett, inspecteur des Pêches Norvégiennes, les énumérait ainsi : 1) " une aire plate d'au moins 2,5 ha et plus si possible 2) " une plage en pente forte conduisant directement à des eaux libres de tout écueil et banc de sable "; 3) " une ressource adéquate en eau douce ". Le site choisi ne donnant que partiellement satisfaction pour le deuxième impératif, on y remédia par la construction d'un wharf d'une soixantaine de mètres sur des chevalets de bois.
L'aventure commençait. Dans les impératifs de localisation, on n'avait pas mentionné celui-ci qui va sans dire, savoir les potentialités de la ressource. Encore moins n'avait-on envisagé les vicissitudes de l'histoire économique ni les progrès techniques. Ils allaient condamner à court terme la station de PJDA.
Les potentialités de la ressource ...
Pour les Norvégiens armateurs et chef d'entreprise qui, au regard de la raréfaction de la ressource dans leurs eaux traditionnelles du nord proches de la Norvège et jusqu'au Spitzberg, s'étaient lancés dans l'aventure (2) de la chasse dans les eaux antarctiques, l'abondance de la ressource était avérée. On observait l'abondance des baleines dans les eaux de Heard et des Kerguelen, notant également - prémonition et calcul ? - celle des éléphants de mer sur les plages des Kerguelen. Déjà (1904) s'était édifiée une station à terre à Grytviken (Géorgie du Sud) dont les rapports étaient excellents. La naissance de PJDA se présentait donc sous les meilleurs auspices.
...et les convergences d'intérêt pour son exploitation
C'était dans ces circonstances que les frères Bossière s'étaient rapprochés des Norvégiens, détenteurs autant des capitaux nécessaires que du savoir faire technique, pour la réalisation d'un de leurs rêves, l'exploitation des ressources baleinières. Pour les Norvégiens " une activité baleinière sous licence française apportait une certaine garantie de ne pas entrer dans un jeu de compétition et c'était un réel avantage "(3)
La naissance de la station
On sait encore bien peu de choses sur la naissance proprement dite de la station et les historiens ont devant eux un vaste champ d'étude. On observera cependant la brièveté de la gestation puisque les accords entre les Bossière et les Norvégiens furent conclus en juin 1908 et que la construction de la station commença peu après (octobre 1908). Deux auteurs (4) notent que ce fut " l'expédition (..) la mieux équipée qui avait jamais quitté les rivages de Norvège ". Sans doute fallait-il qu'elle le fût puisque, selon les expertises de ceux qui travaillent aujourd'hui à sa restauration, cette construction nécessita quelque 460 t de bois et 2500 t de métaux. Une telle rapidité dans la décision, la mise en oeuvre et la réalisation d'une semblable station dans un temps si court est totalement inconcevable si l'on ignore que des plans existaient préalablement, plans selon lesquels furent édifiés ici et là dans l'hémisphère sud 7 ou 8 autres complexes du même type, complexe dont Port-Jeanne d'Arc pourrait bien avoir été l'archétype. Aux dires des spécialistes norvégiens actuels, PJDA serait maintenant le seul représentant encore existant de ce type.
Courte vie active de la centenaire
On sait que les deux premières campagnes (1908-1909 et 1909-1910) furent "rentables". Dans les moments forts de la période de chasse (mai-juin), les deux chasseurs rapportaient quotidiennement des baies 3 à 4 prises (d'après Norsk Fiskeri Titende, janvier 1911), totalisant pour la première année d'exploitation 232 baleines, baleines à bosse dans leur grande majorité.
Dès la deuxième campagne pourtant le total des prises tomba à 86 unités et la production d'huile de 7300 barils était due, pour près des 2/3 à la fonte du lard des éléphants de mer. Il est vrai que, en attribuant aux mauvaises conditions météorologiques les résultats médiocres de la deuxième campagne, on n'en reconnaissait pas moins implicitement que la ressource dans les zones proches exploitées se raréfiait déjà, ce qui obligeait les chasseurs à rechercher les cétacés loin de la station baleinière, et à se tourner vers l'exploitation des éléphants de mer ; autant de facteurs à prendre en compte dans la rentabilité des opérations déjà revue à la baisse.
Puis ce fut la Grande guerre et une interruption des activités jusqu'en 1920. Elles recommencèrent alors sous une nouvelle enseigne anglo-norvégienne, la Société Irvin and Johnson domiciliée en Afrique du Sud. La reprise fut de courte durée. La raréfaction maintenant avérée de la ressource dans les eaux voisines de la station terrestre, l'apparition des "floating slips", ces navires-usines qui se déplaçaient sur les lieux de vie des troupeaux et traitaient les prises en mer, condamnèrent définitivement Port Jeanne d'Arc en 1926. Les baleiniers la quittèrent, laissant dans un ordre parfait la totalité de l'outillage et de la machinerie.
La retraite et la vieillesse
Pendant une trentaine d'années, des visites espacées de marins, de scientifiques, de personnels administratifs du gouvernorat de Madagascar etc., nous donnèrent de bonnes nouvelles de la station. Leurs rapports s'étonnaient de sa bonne tenue aux vents tempétueux et se félicitaient d'y trouver encore un appareil de production - petit outillage de l'atelier compris - en parfait état.
Puis ce fut une longue descente aux enfers.... Grâce aux photos prises par les anciens hivernants qui s'installent dès 1949 à Port-aux-Français, nous pouvons la suivre année après année. Non seulement le temps faisait son oeuvre destructrice, mais aussi la bêtise, encore excusable, de quelques uns! N'étant pas reconnus comme monuments historiques, certains de ses bâtiments furent purement et simplement éliminés, tandis que de très nombreuses pièces mobilières disparaissaient, sans doute emportées comme souvenirs, "valeureux" témoignages de l'accomplissement de voyages initiatiques. La station était entrée en agonie.
La prise de conscience
Il fut de la clairvoyance de l'Administrateur supérieur d'alors, en 1993, d'envoyer sur place une toute première mission du patrimoine historique. Celle-ci reconnut la valeur patrimoniale de cet ensemble unique et souligna l'urgente nécessité de le sauver. Les arguments ne manquaient pas pour étayer le dossier, parmi lesquels ceux-ci : la France possédait là, sur son sol, l'unique usine baleinière, et cette unicité tenait en outre au fait qu'elle était la dernière de ce type. Elle illustrait également un exemple abouti d'une réalisation du patrimoine industriel dont le ministère de la culture se préoccupait en métropole.
Historiquement très en retard sur celle qu'avaient promue pour le patrimoine biologique ses défenseurs, la conscience de la défense du patrimoine historique des Taaf venait de naître.
Opérations de restaurations : chirurgie réparatrice et liftings
On ne pouvait pas tout faire à la fois, d'autant que cette nouvelle conscience attirait l'attention sur nombre d'autres vestiges historiques menacés dans tout le Territoire. Une philosophie simple et efficace fut adoptée : pour PJDA, on s'emploierait à conserver en l'état ce qui était encore debout. De l'usine elle-même on sauverait dès que possible au moins un élément représentatif de chaque moment du processus technique de traitement des mammifères marins. Malgré l'extrême vétusté de certains de ces éléments, l'urgence commandait qu'on s'intéressât prioritairement au bâti en bois. Il comportait en tout 4 bâtiments : 2 structures d'habitat proprement dit, S1 et S2, une porcherie (S7), un atelier de mécanique (S8). C'est sur ce dernier que se porta l'action, et l'on se souvient que, en 2000-2001, elle consista en un démantèlement raisonné de l'ossature bois, en une fouille archéologique sous son plancher, enfin en un repositionnement à l'identique de ses éléments dûment restaurés. Un timbre et une notice célébrèrent cette action (cf. collection 2003) qui avait été précédée de recherches approfondies, particulièrement en Norvège.
Pendant cette même campagne, la porcherie (S7) fut restaurée sur le même principe, fouille archéologique en moins.
En 2003-2004, une équipe technique des Taaf procéda à un lifting du bâtiment S1 régulièrement utilisé, entre autre, par les scientifiques naturalistes et les promeneurs de Port-aux-Français heureux de trouver là un lieu d'hébergement.
C'est une opération plus lourde qui est programmée pour la campagne 2007-2008. Le bâtiment S2, connu comme "la maison du docteur" ou "la maison du chef de station"est un splendide ensemble de 16x1 0m, particulièrement représentatif du style "Sen Empire" ("Empire tardif") qui prévalait en Norvège au moment où la station fut construite. II comporte en outre un remarquable four de boulanger. Hélas, cet ensemble placé au pied même d'une butte qui protège la station des vents glacés du sud est menacé par les eaux de ruissellement. Déjà lors de la campagne 2006-2007 a été partiellement ravivé un fossé destiné à drainer les eaux stagnantes qui ont altéré la solidité de ses sablières basses et atteint les bases de ses poteaux corniers et de décharge. Le bâtiment étayé de jambes de forces et de câbles de chaînage est purement et simplement menacé d'écroulement.
L'avenir ?
Le confortement des structures de S2 est une première phase vers une restauration qui, selon la philosophie patrimoniale supposera que soit envisagée la destination finale du bâtiment. Elle donnera aux décideurs le temps des échanges de vue pour la définir.
Reste l'urgence du sauvetage raisonné des éléments de l'usine proprement dite selon la philosophie précédemment énoncée.
Si à la manière des mathématiciens nous supposons le problème résolu, la France qui ne fut jamais une grande nation baleinière disposera alors de vestiges immobiliers et mobiliers qui permettront d'illustrer le continuum de la dramatique histoire des relations de l'Homme et des mammifères marins dans cette région, des premiers baleiniers et phoquiers de la fin du XVlllè jusqu'à ceux du milieu du XXè s. Et PJDA, un lieu privilégié de mémoire qui livrera aux générations futures une matière à la réflexion.
(1) Arnaud, P. et Jean Beurois, 1996.
(2) Bull, H.J., 1896.
(3) Stig Tore Lunde, coin. pers.
(4) Tonnessen J.N. et A.O. Johnsen, 1982.
OUVRAGES CITES:
Arnaud, P. M. et J. Beurois, 1996 - Les Armateurs du Rêve - Les concessions Bossière et les sociétés françaises d'exploitation des îles australes de l'océan Indien (1893-1939), Marseille 1996.
Bennett, A.G., Whaling in the Antarctic, Blackwood and Sons, London 1931
Bull, H. J., The Cruise of the Antarctic to the South Polar Regions, London 1896. Norsk Fiskeri Titende, [Actualité de la Pêcherie norvégienne (mensuel)], Bergen.
Tennessen, J.N. et A.O. Johnsen, The History of Modem Whaling, C. Hurst & Co, London 1982.
Remerciements à Patrick Arnaud pour la relecture de ce texte.
JEAN-FRANÇOIS LE MOUËL
CNRS
Chef du Service du Patrimoine historique
et des Sites archéologiques des TAAF.
(Notice n°368 reproduite avec l'aimable autorisaton de l'administration postale)