Le Jeanne d'Arc à Kerguelen
District concerné: Kerguelen
Les deux fils d'Emile Bossière, l'un des plus importants armateurs du Havre et le dernier à avoir pratiqué la chasse à la baleine avant la guerre de 1870, s'intéressèrent très tôt aux îles Kerguelen. Dans leur jeunesse, les capitaines des navires de leur père leur parlaient souvent de ces îles isolées de l'océan Indien où l'on chassait la baleine. Ils décidèrent de relancer cette activité, tout en exploitant les ressources de ces îles et en les mettant en valeur par l'élevage du mouton en particulier. Le cadet, Henry, obtint la concession de l'archipel pour 50 ans, par décret du 31 juillet 1893, et l'aîné, René, fut nommé « Résident de France aux îles Kerguelen par arrêté du ministre des Colonies en date du 26 mars 1896. Dans les années qui suivirent, ils se heurtèrent à de nombreuses difficultés, à la fois pour constituer une société d'exploitation et pour armer un navire afin de se rendre dans l'archipel. Toutes leurs tentatives échouèrent en raison d'un manque de moyens financiers et surtout du manque de personnels compétents pour pratiquer cette activité de chasse à la baleine, abandonnée depuis longtemps en France.
Ce n'est qu'en 1908, pressés par les autorités françaises pour respecter les clauses du décret de concession sous peine de déchéance, qu'ils signent un accord commercial avec la société norvégienne "Storm, Bull et Cie" de Christiania (Oslo) spécialisée dans la chasse et la production d'huile des mammifères marins. Une nouvelle société est alors constituée, l’ «Aktieselskabet Kerguelen », avec des capitaux uniquement norvégiens. Dans les clauses de cet accord, il est prévu que les Norvégiens reversent au concessionnaire Henry Bossière, ou à la société substituée à lui, 5% des ventes des produits (huile, fanons ...).
L’ « Aktieselskabet Kerguelen » engage immédiatement des investissements très importants pour acheter des navires de chasse et de transport et construire une usine moderne à Kerguelen pour la fabrication de l'huile.
Le 25 août 1908, le navire transport Jeanne d'Arc, chargé du personnel et du matériel nécessaire à la construction de l'usine baleinière et à son exploitation, quitte Tonsberg (Norvège). Après plusieurs escales dont Point Natal (Durban en Afrique du Sud) pour se ravitailler, le navire arrive à Kerguelen le 24 octobre 1908. La construction des bâtiments commence aussitôt dans un site abrité au nord de la péninsule Joffre, face à l'île Longue dans le golfe du Morbihan. Cet établissement prend le nom de Port Jeanne d'Arc, comme le navire, par amitié des Norvégiens envers la France et le concessionnaire.
L'arrivée du Jeanne d'Arc est suivie en décembre par celle de deux autres navires, l'Etoile et l'Eclair, des vapeurs de chasse identiques de 30 mètres et 165 tonneaux, construits spécialement pour la chasse à la baleine à Kerguelen. Cette flottille norvégienne est complétée l'année suivante par le vapeur Espoir de 51 mètres et 540 tonneaux. A la fois chasseur, remorqueur et transport, il a été acheté d'occasion pour suppléer le Jeanne d'Arc. Le D/S Jeanne d'Arc (D/S pour Damp Skipet, l'équivalent en norvégien de S/S pour Steamer Ship) est un navire de transport de 76 mètres de long et 1323 tonneaux de jauge brute. Ex — Acaster, construit aux chantiers de Sunderland (G.B.) en 1882, il a été acheté par la société à Fred Olsen, un armateur norvégien, actionnaire de « Storm, Bull et Cie », qui l'utilisait pour le transport de marchandises entre la Norvège et la France. Le commandement du D/S Jeanne d'Arc est confié au capitaine Theodor Ring, qui a dirigé une campagne de chasse à Crozet en 1907-1908 à bord du baleinier Solgliht de Tonsberg. D'avril 1909 à janvier 1910, Theodor Ring remplace le directeur de l'usine, Petter Ellefsen, souffrant et rapatrié en Norvège. II cède provisoirement le commandement du Jeanne d'Arc à son second, Gustav Bruun Bull, frère de Ole Olsen Bull, l'un des managers de la société et fils de Henrik Johan Bull, qui avait visité Kerguelen en décembre 1893 à bord de l'Antarctic.
De Kerguelen, le Jeanne d'Arc effectue de fréquents voyages à Point Natal ou Cape Town pour s'approvisionner en vivres, matériels et charbon. C'est au retour d'un de ses premiers voyages, en janvier 1909, qu'il transporte Henry Bossière venu avec un groupe de prospection pour explorer l'archipel pendant quatre mois. C'est la première fois que l'un des deux frères se rend à Kerguelen depuis le décret de concession de 1893. En juillet 1909, le Jeanne d'Arc livre sa première cargaison de 1080 tonnes d'huile (en barils) à Point Natal ; elle représente 232 baleines tuées.
Mais dès l'année suivante, la ressource se raréfiant, le nombre des captures chute et la seule chasse à la baleine n'est plus rentable. A partir de 1911, les Norvégiens commencent à chasser l'éléphant de mer qui remplace progressivement puis totalement la baleine. En dehors de la période de chasse à l'éléphant de mer, l'usine de Port Jeanne d'Arc est laissée à la surveillance de quelques gardiens et la flottille de navires va chasser la baleine à Madagascar et sur les côtes d'Afrique du Sud à Walfish Bay.
En avril 1912, à l'issue de la campagne, le Jeanne d'Arc, dont le capitaine Tortensen a pris le commandement fin 1911, quitte définitivement Kerguelen et revient en Norvège en juin 1912 ; expertisé, il est mis à la casse en 1913. Le navire n'était plus rentable et les norvégiens souhaitaient mettre en service un nouveau navire pour transporter l'huile en vrac dans des citernes. Le navire Espoir le remplace provisoirement pour la campagne 1912-1913 à Kerguelen. En 1913-1914, les Norvégiens ne se rendent pas à Kerguelen en raison du peu de rentabilité des campagnes phoquières précédentes, mais décident d'en organiser une pour 1914, afin de conserver leurs droits d'exploitation au regard des accords passés avec le concessionnaire. Le déclenchement de la guerre met fin au projet.
En décembre 1914, les frères Bossière et les dirigeants de l' «Aktieselskabet Kerguelen» s'entendent pour affréter un navire à Cape Town afin de rapatrier les gardiens de l'usine de Port Jeanne d'Arc et les bergers de la station d'élevage des Bossière à Port Couvreux.
Pierre Couesnon Historien des TAAF
(Notice n°382 reproduite avec l'aimable autorisaton de l'administration postale)